Désobéissance civile : quête de justice et éloge de la dissidence

Contrairement à la lutte nonviolente injustement ignorée, la notion de désobéissance civile est un moyen de lutte nonviolent qui a refait surface et attiré l’attention de plusieurs durant le printemps québécois. Comme le boycott, la grève (illégale), le blocage ou l’occupation, la désobéissance constitue un levier puissant contre un pouvoir jugé oppresseur ou illégitime ou pour une revendication précise, tout en admettant d’aucune façon de s’attaquer à l’humanité de quiconque. La désobéissance civile est une action délibérée de non-collaboration ou l’état que d’autres moyens d’action sont susceptibles d’atteindre dans certaines circonstances; dès que l’ont transgresse la loi en acceptant les conséquences possibles. Que ce soit par une action directe ou encore par une campagne formelle de désobéissance, on contrevient généralement à la loi après que les autres moyens de pression admis par le pouvoir en place aient été jugés inefficaces. Si alors la loi elle-même ne nous garantit plus de protection contre l’injustice, ou encore qu’elle provoque elle-même une injustice, la désobéissance civile est de mise.

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L’ordre – ou le désordre – établi ainsi que le pouvoir s’appuient toujours sur la collaboration et l’obéissance de la population qui y est soumise. C’est le cas pour des régimes démocratiques comme autoritaires! En revanche, ce qui varie, c’est le mélange de contrainte et de consentement qui assure une telle obéissance. Si un pouvoir autoritaire se sert surtout de la menace, de la peur et la violence pour soumettre le peuple, les pouvoirs plus démocratiques s’appuient à la fois sur la contrainte et le consentement pour s’assurer l’obéissance des citoyen-NE-s.

Les menaces de sanctions légales exercent évidemment une dissuasion devant la possibilité de désobéir, mais l’idée de la légitimité du pouvoir démocratique et une culture de valorisation de l’obéissance assurent pour une grande part la soumission de la population à l’État. Le message qui est largement véhiculé par l’éducation, les médias et le pouvoir est très peu nuancé : obéir, c’est bien, désobéir, c’est mal. La population coopère tant et si bien qu’elle participe elle-même à ostraciser et marginaliser les désobéisseurs.

La non-collaboration peut donc être un puissant outil de pression politique! Le pouvoir et sa possibilité d’imposer des sanctions dépendent nécessairement de la coopération d’au moins une partie des « sujets ». La désobéissance civile propose d’affirmer haut et fort au pouvoir en place que ses menaces de sanctions et de répression ne garantissent plus notre soumission au pouvoir et à ses lois. Devant une oppression ou une injustice, le désobéisseur prend ses responsabilités, et juge qu’il doit obéir à sa propre conscience plutôt qu’aux lois auxquelles on a l’habitude de se fier pour avoir un monde « juste ».

Le philosophe Henri David Thoreau est à l’origine du terme « désobéissance civile ». Il avait entrepris au XIXème siècle de refuser de collaborer avec l’État américain, jugeant qu’il se devait de désobéir à un pouvoir qui endossait l’injustice, en l’occurrence l’esclavagisme aux États-Unis. Thoreau s’inquiétait de l’obéissance irréfléchie et de ses conséquences; à cause d’un conformisme aveugle aux lois, « les gens les mieux intentionnés se font chaque jour les agents de l’injustice ».

La désobéissance civile survient au moment où l’on prend conscience que la Loi ne parvient pas à assurer la justice. En échouant dans sa fonction, la loi contribue à l’injustice! L’indignation et la conviction qui émanent de cette prise de conscience doivent participer à se libérer de la peur des sanctions et du réflexe d’obéissance. La désobéissance civile découle donc d’une réflexion personnelle et d’un engagement politique profond, qu’on accepte de mettre au service du bien-être collectif malgré les conséquences possibles. Collectivement, une décision de désobéir et une conviction concernant la légitimité de cette action représentent beaucoup. De nombreux et nombreuses québécois-E-s ont été suffisamment indigné-E-s cette année pour se responsabiliser comme citoyen-Ne-S et désobéir, exerçant enfin leur pouvoir au-delà du cycle électoraliste que nous offre la démocratie représentative.

Quelle civilité?

Il existe plusieurs façons d’interpréter le terme « civil », qui mises ensembles, permettent de comprendre la nature profonde de la désobéissance que l’on qualifie de civile :

→ Civil se distingue de « criminel », même si le système judiciaire ne voit en la violation de la loi qu’un « crime ». Mais la différence est fondamentale et évidente : la désobéissance civile est un geste de dissidence, et non pas de délinquance! La civilité qualifie aussi cette stratégie de lutte puisqu’elle ne s’attaque pas à l’intégrité physique ou psychologique d’autrui.

→ Civil par opposition à militaire ou étatique, donc émanant de la population et non de l’autorité; en démocratie particulièrement, la désobéissance civile s’appuie sur une vertu profonde de citoyenneté, de celles qui impliquent des droits et des devoirs!

→ Civil souligne finalement le caractère collectif de l’action, par opposition à la poursuite d’intérêts privés ou individuels. La désobéissance civile s’intéresse au bien commun, et non au lobbyisme personnel!

 

Si les désobéisseurs et désobéisseuses conçoivent la plupart du temps d’assumer les conséquences légales de leur acte de dissidence, c’est que la désobéissance civile implique un objectif légal; le pouvoir législatif doit être surveillé, tout comme la loi doit être remise à sa place! L’expression « respecter la loi » prend tout son sens… On la respecte fondamentalement pour ce qu’elle devrait être, soit une protection égale pour tous et toutes contre l’injustice; on la respecte au point d’y contrevenir quand le pouvoir la détourne de sa mission. En effet, «  ce qui fonde la loi sert aussi bien à justifier l’obéissance qu’elle réclame que la désobéissance qu’elle produit » de même que « la révolte apparemment négative (en regard des règles positives) est en fait profondément positive (en regard des principes qui fondent les lois) » (Cholé Di Cinto).

Le poumon de la démocratie!

En parlant de désobéissance civile, on entend souvent ses détracteurs qui ne la conçoivent pas comme méthode d’action directe envisageable dans une démocratie. Nous n’aurions aucun droit de refuser de collaborer puisque les lois et politiques de notre gouvernement sont mises en place par nos élu-E-s, choisis démocratiquement par le peuple, n’en déplaise à ceux qui ont « perdu » leurs élections. Il est vrai que la notion de désobéissance civile envisage une démocratie bien plus vivante que ce que le système nous propose actuellement; une démocratie dans laquelle les citoyen-NE-s sont invité-E-s à exercer leur pouvoir plutôt qu’à le déléguer périodiquement.

Dans les faits, il est rare que la loi ou la politique soulevant l’indignation de certain-E-s soit unanimement privée de sa légitimité par le peuple. C’est le cas de la Loi Spéciale adoptée au Québec en mai 2012; elle a été adoptée démocratiquement, et il existe des gens qui lui sont favorables et défavorables. Il n’y a pas de consensus social sur la question, mais les gens qui considèrent cette loi abusive, injuste et même inconstitutionnelle sont suffisamment convaincus de devoir y désobéir. La désobéissance civile est alors une forme radicale de participation au débat citoyen.

Suivant une véritable valeur démocratique, la désobéissance civile en appelle à l’intelligence et à la responsabilité de chacun et chacune des membres de la société. Elle les invite à se réapproprier la faculté de juger ce qui est juste ou injuste, bon ou nuisible pour le projet collectif, en dehors de la légalité. Elle les met au défi de défier l’autorité et d’avoir l’esprit assez libre pour admettre que la loi n’a pas toujours raison quant à ce qui est juste. Ce n’est pas une mince affaire, dans une société imparfaitement démocratique comme la nôtre, dans laquelle les oppressions sont plus douces ou camouflées que dans des dictatures sanguinaires, de proposer cette forme de responsabilisation citoyenne en remplacement des sentiments d’indifférence et d’impuissance. C’est pourtant l’avenue la plus intéressante pour combattre l’injustice!

Gandhi avait réfléchi aux étapes nécessaires de cette réappropriation du pouvoir (empowerment), et celles-ci apparaissent comme parfaitement transposables du contexte de l’Inde britannique à une société démocratique d’aujourd’hui! En effet, il percevait comme nécessaire « que s’opère un changement psychologique, de la soumission passive au courage et au respect de soi; que s’opère une reconnaissance par le sujet que son assistance et sa coopération rendent le régime possible; de construire une détermination de retirer la coopération et l’obéissance ».

La désobéissance civile permet aux citoyen-NE-s de se réapproprier l’obligation politique de réfléchir au bien-être collectif, et de se rendre compte du pouvoir de leur consentement. Ce n’est pas la voix de la facilité et du conformisme : c’est celle du courage, de l’engagement, de l’autonomie et de la responsabilité. C’est ainsi que la désobéissance civile est perçue par plusieurs comme fondamentale, et devrait être admise comme « une composante de la culture politique d’une communauté démocratique » (Jurgen Habermas).

La non-collaboration recèle un pouvoir énorme, qui n’est pas sans inquiéter les puissants. On constate en effet que les gouvernements, lorsqu’ils sont confrontés à des actions directes de désobéissance civile ou de grève, réagissent de façon exagérée et répressive. Par la suite, s’ils concèdent des gains à la faveur du mouvement de lutte, ils attribuent toujours ces concessions à d’autres raisons, et nient le plus possible l’influence de la non-coopération du peuple sur les événements. L’autorité est généralement « terrorisée à l’idée que se répande dans la population une conscience du pouvoir de la non-coopération dans le contrôle du politique » (Gene Sharp) !

 ***

Comment reconnaître la désobéissance civile?

Sans pour autant rejeter les autres types de désobéissance ou les autres modes d’action directe, on ne peut pas qualifier n’importe quoi de « désobéissance civile » sans en dénaturer au moins un peu les composantes. La désobéissance civile est donc employée quand on contrevient intentionnellement à la loi, en perpétrant un acte (ou un non-acte!) nonviolent, de façon publique et assumée, ce qui est donc susceptible de nous en faire subir les conséquences juridiques. Le geste de désobéissance civile est bien sûr posé en fonction de principes supérieurs et collectifs, et contient une revendication de nature politique qui n’a pas pu être atteinte par la voix des recours légaux ou des leviers politiques habituels.

La désobéissance civile est une « arme redoutable, [qui] puise aux sources su contrat social – du droit inaliénable de refuser son consentement – elle est l’acte citoyen par excellence par lequel, ultimement, toute légalité sera remise en cause et recréée » (Philippe Duhamel).

A propos luttenonviolente

Printemps québécois, nonviolence et désobéissance civile
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2 commentaires pour Désobéissance civile : quête de justice et éloge de la dissidence

  1. Johnc125 dit :

    I truly prize your function, Wonderful post. fdaebaebddfd

  2. Ping : Sur la nonviolence - CRNV

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